El inconcluso

Je suis l’impublié, l’omis, l’inachevé,
La trame d’une somme à la plume mollie :
La tentation te porte, ô lecteur éprouvé,
A prendre pour néant mon étoile pâlie.

Dans la bibliothèque où je gis entravé
Rends moi le mot, la phrase entière, qu’on oublie
Dans la littérature où l’on m’avait gravé,
Fleur d’un cœur désolé par la prose salie.

Des mélos, des polars, d’insipides pamphlets,
Tant de vain remplissage imprimé surabonde.
Je rêve m’isoler, me séparer du monde.

Qui vaincra la géhenne où je suis refoulé,
Recollant tour à tour mes fragments pour les lire ?
Mes écrits sont soupirs, mon futur est délire.


Contribution à l’Oulipien de l’année, rubrique du site Zazie mode d’emploi, dédiée pour 2015 à Marcel Bénabou dont le texte « livres futurs » est soumis à tous les exercices oulipiens.
[Ce site est momentanément hors service, voici le texte de MB:
Les livres que je n’ai pas écrits, n’allez surtout pas croire, lecteur, qu’ils soient pur néant. Bien au contraire (que cela une bonne fois soit dit) ils sont comme en suspension dans la littérature universelle. Ils existent dans les bibliothèques, par mots, par groupes de mots, par phrases entières dans certains cas. Mais il y a autour d’eux tant de vain remplissage, ils sont pris dans une telle surabondance de matière imprimée, que moi-même à vrai dire, malgré tous mes efforts, n’ai pas encore réussi à les isoler, à les assembler. Le monde en fait me paraît rempli de plagiaires, ce qui fait de mon travail une longue traque, la recherche têtue de tous ces menus fragments inexplicablement dérobés à mes livres futurs.
Marcel Bénabou, Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, Textes du XXe siècle, Hachette 2006.]
Le présent essai est bien sûr une nouvelle version du Desdichado de Gérard de Nerval, s’ajoutant à la longue liste d’«Avatars de Nerval» bâtie par Nicolas Graner et les Oulipotes.
Posté sur la liste Oulipo le 2 janvier 2015.

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